L@boratoire des internautes

Exil à l'île d'Yeu

Officier des gardes françaises, le marquis du Gast de Bois de Saint-Just (1743-1820) profita de sa position à la Cour, à la fin de l’Ancien Régime, pour emmagasiner quantité d’histoires dont il tira un ouvrage plaisant et à succès, en 1809 (Paris, Versailles et les provinces au dix-huitième siècle. Anecdotes sur la vie privée de plusieurs ministres, évêques, magistrats célèbres, hommes de lettres et autres personnages connus sous les règnes de Louis XV et Louis XVI.) Il y narre en particulier l’arrivée à l’île d’Yeu de M. de Montbelin, l’un des parlementaires les plus en vue, qui y aurait été exilé par le roi en 1771. 

Que sait-on du passage de Montbelin à l’île d’Yeu ? 

  

N’ayant trouvé que le presbytère comme habitation décente pour se loger, il y est accueilli par un curé dont la distinction ne l’étonne plus lorsqu’il apprend que c’est un jésuite. Cet ordre avait été banni de France en 1763, et ses membres, en le quittant et pour vivre, avaient dû accepter les premières charges ecclésiastiques disponibles. Le curé de l’île d’Yeu, en 1771, est Jean-Claude Cohade, qui vient d’y arriver et dont on ne connaît pas la carrière antérieure ( voir sa notice dans le dictionnaire des Vendéens).  

Jean-Claude Cohade aurait-il été jésuite ? Et sinon, aurait-il été assisté sur l’île par un vicaire ancien jésuite ? 

  

Le cocasse de l’affaire tient au fait que le parlementaire banni par le roi est accueilli par un autre réprouvé, mais au bannissement duquel il avait lui-même contribué. C’est en effet à l’instigation du Parlement de Paris que le roi avait été contraint, à son corps défendant, de supprimer la Compagnie de Jésus. Les anecdotes publiées par Du Gast de Bois Saint-Just en deux volumes, ont connu un tel succès qu’il les réédita à plusieurs reprises et en augmenta le nombre de volumes à trois. Le genre est divertissant. L’époque, au sortir de la Révolution, s’y prête. 

S’il s’agit d’une histoire enjolivée, sur quels éléments repose-t-elle ? Quel lien avec l’île d’Yeu ? 

   

Texte de l’anecdote tiré de l’édition de 1817, tome 2, p. 45-47 ( consulter sur Gallica) : 

Dans le temps de l'exil des parlements, sous le chancelier Maupeou, M. de Montbelin, l'un des plus anciens et des plus respectables magistrats de celui de Paris, fut traité d'autant plus sévèrement, que son influence avait beaucoup contribué à la fermeté qu'on opposait aux innovations projetées par le ministère. Une lettre de cachet le relégua à L’Ile-Dieu, petite île aride au-delà des Sables d'Olonne, où il ne trouva qu'un chétif village composé de cabanes de pêcheurs, et pour le seul logement habitable le presbytère, où il se rendit pour demander provisoirement l'hospitalité, sans dire quel était le motif qui l'amenait en ce lieu. Il fut accueilli avec beaucoup d'égards par le curé, qui lui fit, avec autant d'honnêteté que d'aisance, les honneurs d'un frugal repas, et lui parut, par son esprit et son instruction, fort au-dessus du très-médiocre poste dans lequel il remplissait ses fonctions. De son côté ; le pasteur était bien curieux de savoir quel était son hôte, qui annonçait le plus grand mérité avec l'érudition la plus profonde, et par quel hasard il paraissait vouloir faire choix, pour son habitation, d'un lieu qui présentait aussi peu de ressources. A la première question sur cet objet, le magistrat ne se fit point presser. 

« Ce n'est point, répondit-il, par fantaisie, mais par obéissance à des ordres supérieurs, que je me suis rendu ici. Conseiller au parlement de Paris, je suis membre d'un corps, qui, en remplissant ses devoirs, a eu le malheur de déplaire au Roi. Mais, à mon tour, monsieur le curé, permettez-moi de vous demander comment il est possible qu'avec les lumières que vous possédez, avec l'usage du monde qui vous distinguerait partout, vous vous soyez confiné dans un lieu aussi peu fait pour vous ? 

— Monsieur, répondit le curé, ce n'est point par choix, mais par nécessité : comme Jésuite, je suis membre d’un corps, qui, en remplissant ses devoirs, a eu le malheur de déplaire aux parlements. » 


Date de publication : 03 mai 2021

Auteur du billet : Archives Vendée £

Liste des commentaires

Le 04/05/2021 à 11h05, artarit a écrit :

Dans son livre "L'exil du Clergé français en Espagne durant la Révolution", Manuel Gutierrez Garcia nous donne (liste nominative) : "N° 1856. Cohade de la Gardesie Claude. Du diocèse de Luçon, prêtre de La Chaize-Giraud. A Estella (Navarre) en décembre 1793." Il semble donc que notre Cohade se soit présenté en Espagne comme : "de la Gardesie".
Il existe un Claude Amable Cohade de la Gardesie, marchand de bois à Paris (en 1758 lors de son mariage) ou "intêressé dans les affaires du roi" (plus tard). On trouve un énorme dossier concernant le couple sur Geneanet.

Le 04/05/2021 à 12h12, artarit a écrit :

Complément : Sur le site de l'Université de Toronto on apprend que Claude Amable (de) Cohade de la Garder(s)ie marchand de Paris est embastillé (vraisemblablement par lettre de cachet à la demande de la famille) en 1773. Conflit avec sa femme, son frère (le notre ?), son avocat (dossier de 300 pages). Il révèle un complot contre le roi, etc... fomenté par les Jésuites ! Il semble un peu paranoïaque délirant. Mais le coup des jésuites pourrait être un coup de pied de l'âne à son frère.
De plus en plus intéressant, mais qui ira consulter le dossier ?

Le 04/05/2021 à 21h23, Archives £ a écrit :

L'épais dossier Cohade est à l'Arsenal qui en a publié la teneur sur Gallica
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b530382589
Ce lot d'images concerne plusieurs affaires. Celle de Cohade paraît commencer au f°110 r° et finir au f° 219 r°

Le 28/05/2021 à 12h20, le00h20 a écrit :

Le conseiller Michaud de Montblin a perdu à Mortagne sa jeune épouse, née Elisabeth, Julie de Cotte.
Décédée le 25 décembre 1772, elle fut inhumée le lendemain en la chapelle Saint-Louis de l'église paroissiale.
A.V. 2 E 151/2 - [vue 232/352]

Le 06/06/2021 à 10h05, le00h20 a écrit :

Entre l'île d'Yeu et Niort, les Michau de Montblin exilés de Paris, séjournèrent à Mortagne.

Hippolyte Michau de Montblin, reçût conseiller le 26 août 1760 en la 1ère chambre des enquêtes du Parlement de Paris, jeune veuf, depuis le Noël 1772, rédigea son testament* le 6 décembre 1775, avec cette première clause :

" Je veux que mon cœur soit transporté et inhumé à Mortagne en Bas-Poitou dans la chapelle qui est sous l’invocation de Saint-Louis, près de Mme de Montblin ma chère épouse ; qu’on répare l’épitaphe que j’ai fait mettre à son tombeau si elle est dégradée (on en trouvera des copies dans mes papiers) qu’on mette mon épitaphe à côté, à l’effet de quoi je prie mon exécuteur testamentaire ci-après nommé de vouloir bien s’adresser à quelque personne versée dans le style lapidaire pour la faire rédiger. Mais je ne veux point qu’elle contienne d’autre idée que ceci : ci-gît Hippolyte Louis Marie Michaud de Montblin, Chevalier, Conseiller au Parlement, Magistrat et Citoyen, mari de dame Elisabeth, Julie de Cotte. Ayant traîné une vie aussi douloureuse qu’infortunée, depuis le décès de sa chère épouse, il a voulu qu’une partie de lui-même fût inhumée dans le lieu où il a reçu le coup de la mort.
Je prie Mademoiselle de Belleville domiciliée à Mortagne, qui dispose de la chapelle de Saint-Louis, ou son représentant, de vouloir bien consentir à tout ce que dessus et d’accepter un diamant de la valeur de six-cent livres que je leur donne et lègue comme un faible témoignage de ma reconnaissance pour les attentions que Mlle de Belleville a eu pour moi pendant mon séjour à Mortagne, et pour la complaisance qu’elle ou son représentant auront de consentir à tout ce que dessus.
Je veux au surplus que tous les transports et inhumations ci-dessus se fassent le plus simplement, sans tenture, sans grande sonnerie, et avec le moindre appareil et cortège possible.
Je donne et lègue aux pauvres de la paroisse sur laquelle je décéderai la somme de 500 £ une fois payées
Je donne et lègue aux pauvres de la paroisse de Saint-Jean-en-Grève la somme de 500 £ une fois payées
Je donne et lègue aux pauvres de Mortagne en Bas-Poitou 500 £ une fois payées
Je donne et lègue aux pauvres des paroisses de Lisses, Courcouronnes, et Thyeux 900 £ une fois payées à repartir également entre ces trois paroisses à raison de trois cent livres chacune.
Mon intention est que ces sommes soient remises à MM. Les curés et qu’ils en fassent la distribution suivant leurs connaissances et charités mais en nature de grains. »

* A.N. - M.C. Et/CXI/327

Le 14/06/2021 à 23h11, le00h20 a écrit :

Jean-Claude Cohade, né et baptisé à Riom le 1er octobre 1729, était le cadet d'une famille de 12 enfants* issus du mariage de Louis Cohade, procureur en la sénéchaussée et siège présidial de Riom, et de Marie Fabre épousée à Riom le 30 janvier 1711.
Son grand-père paternel, seigneur de la Gardesie, petit domaine situé paroisse de Sauxillanges, né à Issoire en 1634, installé à Riom par son mariage en 1679, avait d'abord été directeur général des gabelles de la province d'Anjou.

In. A de Remacle, Dictionnaire généalogique des familles d'Auvergne, Clermont-Ferrand, 1995, t. 1, p. 536
* dont Amable et Claude

Le 25/06/2021 à 16h18, ph moreau NDV1149 a écrit :

sur Jean-Claude Cohade : une question, et qqs remarques :
question : comment a-t-on la certitude qu'il est le frère de Claude-Amable ?
Remarques : registre de Riom (1729) :lacunaire ; mais un Jean Claude Cohade est bien mentionné dans une table des baptêmes (1707-1791) le 1 octobre 1729.
registre de La Châtaigneraie(1756) : lacunaire,
registre de l'île d'Yeu : lacunaire :
On a, en revanche, une signature de Cohade , prêtre (sans prénom) dans le registre de Riom en janvier 1768 qui célèbre un mariage ; et des signatures dans le registre de Cossigny (Arch.dép;Seine-et-Marne)en 1770. Je pense que ces différentes signatures sont « comparables ».
S'il est bien le (ou un ? ) frère de Claude-Amable ,dans le-passionnant- dossier en ligne sur le site de la B.N.F, on a ceci : « (son) frère auquel il a fait obtenir plusieurs bénéfices et chez lequel il a demeuré un certain temps « , folio 121 puis :« (mon frère) me doit tout et est mon frère et filleul » puis : «  il serait à souhaiter que l'on pût saisir les papiers de mon frère que je crois à Paris ainsi que ceux de ma femme », folio 137 .
je signale aussi que Yves Chaille l'a repéré comme franc-maçon alors qu'il était curé de la Chaize-Giraud (il ne figure pas dans le « fichier Bossu de la B.N.F.) :Annuaire de la Société d'émulation de la Vendée 1966-67 ; en ligne ; vue 4/4.
très cordialement,
pm

Le 03/07/2021 à 18h26, le00h20 a écrit :

Au nombre des frères de Jean-Claude Cohade, on note Amable, né et baptisé à Riom le 1er février 1711, qui est l'aîné de la fratrie; Claude, né et baptisé le 23 août 1715 à Riom, est le 5ème.
Parmi ses soeurs l'aînée, née le 18 mai 1714, reçût à son baptême, à Riom le 24 mai suivant, les prénoms d'Amable, Philippe.

In. A de Remacle, Dictionnaire généalogique des familles d'Auvergne, Clermont-Ferrand, 1995, t. 1, p. 536

Le 12/07/2021 à 13h10, le00h20 a écrit :

Le recueil de la collection Joly de Fleury consacré à l'Histoire de la suppression du Parlement de Paris, 1770-1774, renferme le "Récit de ce qui s'est passé au sujet de l'Edit envoyé au Parlement le 27 novembre 1770.

Imprimé successivement au fil de l'évolution de la crise parlementaire la "Troisième suite des affaires du Parlement, contenant la lettre de MM. les présidents, la liste générale des exilés, et les lieux de leur exil" donne donc la

"Liste des présidents et conseillers du Parlement exilés les 21 et 22 janvier 1771"
avec en p. 5 : Michau de Montblin, à l'Isle-Dieu, 8 lieues en mer.

On notera Hocquart, président en la IIème chambre des enquêtes, sommé de se transporter à Noirmoutier.

Le 12/07/2021 à 13h13, le00h20 a écrit :

Recueil coté B.N.F Ms. Joly de Fleury, 2107, dont f° 29 v° et f° 31 r°

Le 01/08/2021 à 11h14, La Roche SA a écrit :

Savez-vous s'il existe des sources permettant de retrouver le motif (lettres de cachet ?) de l'exil à l'Ile d'Yeu ? Un membre de ma famille y mourut en 1678 après au moins 18 ans d'exil, pour un motif que j'aimerais déterminer. Merci

Le 03/08/2021 à 11h13, le00h20 a écrit :

On notera l'arrivée le 26 décembre 1770, d'un prêtre, Gilles Grisard, en provenance du diocèse de Trêves.
Il quitta l'île le 6 avril 1776 étant pourvu de la cure de Saint-Sulpice au diocèse de Rouen.
s. A.D.V. : E Dépôt 113 f° 162 in Catalogue de messieurs les vicaires et prêtres de l'Ile-d'Yeu [1629-1789]

Le 04/08/2021 à 13h48, le00h20 a écrit :

A "La Roche SA", les motifs, lorsqu'ils sont annoncés, demeurent la délinquance, le libertinage, la mauvaise conduite, la désobéissance, la dilapidation, le danger de mésalliance, la folie...

Aux A.N. la sous-série O/1/13 à 128, incluant des ordres du roi, débute en 1669, année postérieure au bannissement de votre parent.

Le 10/09/2021 à 11h49, le00h20 a écrit :

Jacques Moisgas rencontré à Mortagne lors de leur exil, les liens établis entre les de Montblin et l'avocat feudiste, bien au-delà d'une origine Angevine commune, et la correspondance échangée après le décès de Mme de Montblin, valurent aux lecteurs des "Affiches du Poitou*" auxquelles le Mortagnais collaborait activement, plusieurs belles évocations du parlementaire exilé et "illustre magistrat" décédé de chagrin le 24 janvier 1777 à Montpellier.

*cf. les éditions des 15 décembre 1774, p. 210, 211; 22 décembre 1774, p. 218; 26 septembre 1776, p. 155, et 6 mars 1777, p. 37, 38.

Le 07/10/2021 à 23h39, le00h20 a écrit :

​A Mortagne, la pierre tombale de Julie de Cotte, provenant de la chapelle Saint-Louis jouxtant alors le cimetière, a été "réemployée comme palier d'escalier dans le centre-bourg*".
​Logée chez Mme de Vaugiraud**, née Jacqueline Boutillier de Belleville, et jeune mère de deux enfants elle s'y éteignit à l'âge de 24 ans.

* Mortagne sur Sèvre, Guide historique de l'église Saint-Pierre et du petit patrimoine... 2010 p.108-109

**son mari assassiné en 1766 et inhumé en cette même chapelle Saint-Louis

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