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Clemenceau : solidaire de la Terreur ?

Au cours de la Commune de Paris, Clemenceau, se trouvant seul face à une foule déchaînée, a été capable de lui retirer un homme qu’elle s’apprêtait à lyncher. Pourtant, il professait que la Révolution est un bloc.  

Clemenceau aurait-il revendiqué les déchaînements de violence de la Révolution, jusque dans le détail sordide de leur cruauté ?  

« J’approuve tout de la Révolution. J’approuve les massacres de Septembre où pour s’éclairer, la nuit venue, les travailleurs plantaient des chandelles dans les yeux des morts. J’approuve les noyades de Nantes, les mariages républicains où les vierges accouplées à des hommes, par une imagination néronnienne, avant d’être jetées dans la Loire, avaient à la foi l’angoisse de la mort et la souffrance de la pudeur outragée. J’approuve les horreurs de Lyon où on attachait des enfants à la gueule des canons, et les égorgements de vieillards de quatre-vingt-dix ans et de jeunes filles à peine nubiles. Tout cela forme un bloc glorieux et je défends qu’on y touche. Je défends que, sur un théâtre qui dépend de l’État, un dramaturge illustre vienne après plus de cent ans révolus, prononcer une parole de pitié qui serait un outrage aux mânes augustes de Robespierre et de Marat. »  

Cette citation est parfois attribuée à Clemenceau, or elle paraît peu vraisemblable. Il serait donc très intéressant d’en vérifier l’authenticité, et de comprendre d'où elle vient si ce n'est pas de lui.  

Clemenceau s’est-il vraiment exprimé en ces termes à la Chambre des députés, le 29 janvier 1891 ?  

C’était, paraît-il, à la suite de l’interdiction d’une pièce de Victorien Sardou, Thermidor, qui avait été jouée au Théâtre français et jugée antirépublicaine.  

Si Clemenceau n’a pas prononcé ce discours, quand le lui a-t-on attribué ?  

Ses ennemis politiques auraient-ils fabriqué un faux ? Si tel est le cas, était-ce effectivement en 1891, ou bien, plus tard, a-t-on opposé à Clemenceau un texte prétendument antérieur et donc plus difficile à vérifier ?  

Qui en est le réel auteur ?  

Est-il resté anonyme ? À quelle occasion a-t-on déjà produit ce texte. Qui s’en est servi, de bonne ou de mauvaise foi ?  


Date de publication : 06 mai 2012

Auteur du billet : Benjamin Grandclément

Liste des commentaires

Le 10/05/2012 à 23h56, Jean-Pierre LOGEAIS a écrit :

Bonjour,
Le discours de CLEMENCEAU à la Chambre des députés le 29 janvier 1891 figure sur le site de l'Assemblée nationale, à la rubrique " Grands moments d'éloquence parlementaire " (http://www.assemblee-nationale.fr/histoire/Clemenceau_1891.asp ). Ses propos sont bien loin de ceux reproduits ci-dessus.
Cordialement.

Le 12/05/2012 à 07h05, Jean-Pierre LOGEAIS a écrit :

L'intervention de CLEMENCEAU serait rapportée dans le Journal Officiel, Débats parlementaires. Chambre des députés, 1891, p.155 sq.

Le 14/05/2012 à 23h18, Benjamin Grandclément a écrit :

Heureux concours de circonstances qui permet si rapidement de résoudre cette question ! Il faut prendre connaissance de la note 4 de la p. 62 du n° 257 (janvier 2012) de la Revue du Souvenir Vendéen... pour découvrir quel est le véritable auteur de la citation.

Clemenceau est ainsi réhabilité par une revue où une réelle habitude de la critique historique ne laisse pas prise aux aveuglements partisans. Bel exemple donné par ces modernes Vendéens qui, non seulement refusent les calomnies que suscitent le copinage idéologique, mais ont assez de recul pour percer les invraisemblances, déjouer les pièges grossiers et éviter les légendes noires sensées servir une cause.

L'épouvantable profession de foi terroriste n'a pas été prononcée par Clémenceau à la Chambre. Jean-Pierre Logeais, qui nous citait plus haut le site de l'Assemblée nationale où s'en trouvent de larges extraits, l'avait déjà récusée. C'est en fait une calomnie datant du temps de l'Affaire (Dreyfus). C'est Edouard Drumont qui la glisse, en 1899, une dizaine d'années après le moment où a eu lieu le débat à la Chambre, dans un pamphlet intitulé "Les Juifs contre la France, une nouvelle Pologne", 170 p. in-18, paru à la Librairie antisémite.

Le propos n'est pas seulement violent, il est abject, ce qui a première vue ne pouvait correspondre à Clemenceau. Les trésors bibliographiques numérisés, désormais à la disposition des historiens, leur permettent de ne plus se fier seulement aux citations de citations, même si elles sont charriées par quelques bons auteurs. Un extrait singulier, tel que "chandelles dans les yeux des morts", mis dans le moteur général de Gallica-livres, renvoie immédiatement à la page de Drumont.

Le 29/05/2012 à 13h17, Maurice Mignet a écrit :

Nous voila à moitié rassuré pour l'image sacrée de Clemenceau, bien que le fait que Drumont l'ait dit (ou écrit) n'empêche pas que Clemenceau ait pu le dire antérieurement. Bref, que nous dit le Journal Officiel, Débats parlementaires. Chambre des députés, 1891, aux pages155 et suivantes ?

Le 30/06/2012 à 21h59, Archives Vendée £ a écrit :

Le texte de Clemenceau est publié presque entièrement sur le site de l'Assemblée nationale : http://www.assemblee-nationale.fr/histoire/Clemenceau_1891.asp#TopOfPage

On voit que le débat fut rude. Vérification faite dans les délibérations imprimées de la Chambre des députés pour 1891, il y manque toutefois la phrase où il prétend qu'il y a eu plus de victimes en Vendée côté républicain que royaliste, mais rien n'est dans le ton de ce passage. C'est cependant bien ce jour-là que Clemenceau lance une formule choc, qui claque comme une profession de foi : "la Révolution est un bloc". La fausse citation en est évidemment inspirée. Elle se présente même comme son prolongement, mais on ne peut imputer à Clemenceau d'avoir seulement pensé tout bas son contenu particulièrement sadique, en l'absence de toute autre indication.

Il n'y a en tout cas pas de doute que Clemenceau n'a jamais proféré pareil propos : sinon, ses détracteurs ne se seraient pas privés de donner la bonne référence, plutôt que d'en inventer une aussi fragile (les débats à la Chambre des députés sont publiés aussitôt in extenso, et consultables dans de nombreuses bibliothèques et administrations).

L'auteur, Drumont, est l'un de ceux à qui l'antisémitisme doit d'avoir atteint un tel caractère racial et une telle virulence. Or il crée ce texte et l'attribue à Clemenceau en 1899, soit en pleine affaire Dreyfus, quand Clemenceau est justement l'un des champions de la cause du capitaine juif.

Le texte de Drumont cherche à produire une légende noire de Clemenceau, particulièrement anti-vendéenne, mais il semble avoir fait long feu, jusqu'à ce qu'internet s'en empare. La plus vieille référence citée en ligne renvoie aujourd'hui à un article paru dans la revue Légitimité, au cours des années 1970. Elle court désormais de blog en blog, passe pour véridique et saisit d'effroi ceux qui la découvrent ! Elle a même enrichi la notice de Clemenceau sur Wikipedia, à la suite précisément d'un large extrait du fameux discours de 1891... Il était donc d'autant plus intéressant d'en trouver l'auteur et d'en comprendre l'intention.

Le 24/12/2015 à 08h24, Michel THOBIE a écrit :

Je recherche toutes informations sur une lignée des ancêtres de Georges CLEMENCEAU et notamment le contrat de mariage du 27 août 1708 entre Jean-Baptiste THIBAUDEAU sieur de Bel Air et Louise-Magdeleine GAZEAU dame de la Roussière (Saint-Juire) - Ma seule piste est un certain Pierre THIBAUDEAU sieur de Belair marié à demoiselle Louise ROGUES (décédée 4/9/1674) et une naissance issue de ce couple le 19/8/1664 (François THIBAUDEAU) à la Chapelle-Heullin (44) ??

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